Mon résumé
: Par ce témoignage, Delphine de
Vigan nous raconte l'histoire de sa mère tout au long de sa vie à
laquelle elle a préféré mettre fin alors qu'elle venait juste de prendre
sa retraite.
Issue d'une famille nombreuse, Lucile (sa mère) n'aura cessé de se
battre contre des dépressions nerveuses et une bipolarité (maladie dont
souffrait déjà sa tante). Malheureusement, les problèmes
d'ordre psychologique sont fréquents dans sa fratrie. En effet, sur
ses 8 frères et soeurs, deux se sont donné la mort.
Delphine et sa petite soeur Manon se trouvent alors confrontées dès
leur plus jeune âge à cette grave maladie qu'est la dépression et dont
elles ne comprennent pas les causes.
Ce témoignage est comme le dit Delphine de Vigan un hommage à sa
mère et une sorte d'exutoire pour tenter de comprendre les raisons de ce
geste désespéré. Elle va alors mener sa petite enquête,
écouter des enregistrements sur cassettes laissés par son grand-père
(le père de Lucile). Mais cette investigation pourrait bien la pousser à
découvrir un terrible secret de famille...
Mon avis : Bien que difficile car le sujet est grave, j'ai vraiment apprécié cette lecture qui est pour moi un coup de
coeur. Déjà convaincue par le style de "No et moi" là encore, je n'ai pas
été déçue.
Par ce titre "Rien ne s'oppose à la nuit"
Delphine de Vigan nous montre que rien ni personne ne peut empêcher un suicide."J’espérais
que l’écriture me donnerait à entendre ce qui m’avait échappé, ces
ultrasons indéchiffrables pour
des oreilles normales, comme si les heures passées à fouiller dans
des caisses ou assise devant un ordinateur pouvaient me doter enfin
d’une ouïe particulière,plus sensible, telle qu’en possèdent
certains animaux et, je crois, les chiens. Je ne suis pas sûre que
l’écriture me permette d’aller au-delà de ce constat d’échec » « Non,
personne ne peut empêcher un suicide."
Le récit commence lors de la petite enfance de Lucile. (J'ai
d'ailleurs été choquée par le fait que l'auteure appelle toujours sa
mère par son prénom. De tout le livre, une seule fois nous
verrons apparaître le mot maman et mère. Cela étant certainement dû
au fait que, "dans son monde" Lucile ne s'est jamais vraiment occupée de ses filles ce qui a mis énormément de
distance entre elles.)
L'enfance de Lucile fut marquée par la mort accidentelle de son
petit frère Antonin. Ensuite vient le décès non accidentel de Jean-Marc
son frère de coeur, enfant martyrisé alors accueilli pour
combler le vide laissé par Antonin. Ensuite le suicide de Milo
rajoute à Lucile des séquelles indélébiles autant que des événements
ayant eu lieu lorsqu'elle était en vacances avec Georges
(son père). Bien qu'elle ne se souvienne pas clairement de ce qui
s'est passé, s'ensuivent plusieurs hospitalisations en psychiatrie avec
des hauts et des bas."Que s’est-il passé, en
raison de quel désordre, de quel poison silencieux ? La mort des
enfants suffit-elle à expliquer la faille, les failles ? Car les années
qui ont suivi ne peuvent se raconter sans les mots drame,
alcool, folie, suicide, qui composent notre lexique familial au même
titre que les mots fête, grand écart et ski nautique." (J'ai par ailleurs aimé le récit des vacances à La Grande Motte
car j'y habite, et cela m'a montré à quoi pouvait ressembler cette station trente ans auparavant...)
Ce qui reste le plus dur à comprendre est que Lucile a mis fin à ses
jours après avoir été victorieuse d'un cancer et juste retraitée. Une
période ou elle avait pourtant l'air bien mieux.
L'espoir renaît même pour Delphine lorsqu'elle voit que sa mère
s'occupe mieux de ses petits enfants (son garçon et sa fille, ainsi que
les deux filles de Manon) qu'elle ne s'est occupée d'elles.
Voir cette femme a qui la vie n'a jamais fait de cadeau sombrer peu à
peu dans la folie (avec quand même des périodes sans symptômes) m'a
fait beaucoup de peine.
Apparemment, écrire la biographie de sa mère a fait beaucoup de bien à Delphine et lui a permis de faire, comme elle dit "un cercueil de papier" qu'elle considère comme le plus
beau des hommages. "Sans doute avais-je envie de rendre un
hommage à Lucile, de lui offrir un cercueil de papier - car, de tous, il
me semble que ce sont les plus beaux - et un destin de
personnage. Mais je sais aussi qu'à travers l'écriture je cherche
l'origine de sa souffrance, comme s'il existait un moment précis où le
noyau de sa personne eût été entamé d'une manière
définitive et irréparable, et je ne peux ignorer combien cette
quête, non contente d'être difficile, est vaine."
A noter que certains passages sont vraiment très durs comme par
exemple celui ou le corps de Milo est retrouvé ou encore celui ou
Delphine trouve sa mère inanimée dans son lit : " Ma mère
était bleue, d'un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement
plus foncées que le visage, lorsque je l'ai trouvée chez elle, ce matin
de janvier. Les mains comme tâchées d'encre, au pli des
phalanges.
Ma mère était morte depuis plusieurs jours.
J'ignore combien de secondes voire de minutes il me fallut pour
le comprendre, malgré l'évidence de la situation (ma mère était allongée
sur son lit et ne répondait à aucune sollicitation),
un temps très long, maladroit et fébrile, jusqu'au cri qui est sorti
de mes poumons, comme après plusieurs minutes d'apnée. Encore
aujourd'hui, plus de deux ans après, cela reste pour moi un
mystère, par quel mécanisme mon cerveau a-t-il pu tenir si loin de
lui la perception du corps de ma mère, et surtout de son odeur, comment
a-t-il pu mettre tant de temps à accepter l'information
qui gisait devant lui? Ce n'est pas la seule interrogation que sa
mort m'a laissée".
La préoccupation première de l'auteure a été de nous relater les
faits au plus près de la réalité. Pour cela, elle a écouté les cassettes
mais a aussi posé beaucoup de questions à ses oncles et
tantes. On peut se douter que certaines choses ne sont pas bonnes à
dire et ont pû la fâcher avec le reste de sa famille : "Écrire sur
sa famille est sans aucun doute le moyen le plus sûr de
se fâcher avec elle. …Je tire à bout portant et je le sais." " Ai-je
le droit d’écrire que Georges a été un père nocif, destructeur et
humiliant, qu’il a hissé ses enfants aux nues, les a
encouragés, encensés, adulés et, dans le même temps, les a anéantis?
Ai-je le droit de dire que son exigence à l’égard de ses fils n’avait
d’égal que son intolérance, et qu’il entretenait avec
certaines de ses filles des relations au minimum ambiguës?"
Éditions JC Lattès - 437 pages - Biographie